• Réminiscence - roman de Low Fantasy

     

    « Sèche tes larmes, petit homme, le monde ne les mérite pas. Il est fort et arrogant à l’image de ceux qui l’ont façonné...
    Sèche tes larmes, petit homme, le monde qui les a fait couler n’existe plus. »

    Dune Askergal
    01 de la lune du Chêne
    47, ère 1616

     

    .....Un ange décocha un sourire. Tombaient les larmes comme furent tombés les vaillants. Ruisselait la pluie comme eut ruisselé le sang. Le chevalier immobile était encore vivant.
    ..... Lentement, comme pour ne pas défier le Dieu de la guerre qui, victorieux, avait installé sur la plaine son silence glacé, l’homme embrassa du regard la place de l’affrontement. D’autres avaient survécu et se tenaient immobiles, à son image, une main sur l’épée qui les empêchait de tomber. Le nouveau royaume avait vaincu, mais à quel prix ? Il en était certain, la grâce avait abandonné son armée et damnerait ses aimés. Oui, il en était certain.
    ..... Dune retira son épée du sol d’un geste mal habile. Les hommes attendaient les mots de libération, ceux qui les ramèneraient à la réalité, ceux qui les mèneraient de l’enfer à la vie. Il respira profondément pour trouver la force d’élever la voix malgré la présence encore palpable du Souffle Mort.
    ..... — C’est fini, dit-il simplement.
    ..... Alors seulement, les combattants réalisèrent qu’ils étaient encore vivants. Pourtant aucun cri de victoire ne retentit dans la plaine souillée de sang, aucun sourire n’effleura même aucune lèvre. Tous étaient conscients que s’ils étaient encore là, c’était par simple chance. Et quand bien même cela eut été le fait de leur courage, trop d’hommes étaient tombés pour qu’un seul sourire fût permis.
    ..... Dune donna l’ordre à ses hommes de récupérer les chevaux vivants et de retourner à la capitale du nouvel empire.
    ..... Il chercha lui aussi une monture qui n’avait pas eu les pattes tranchées par les faucheurs ou le corps transpercé de flèches et de lances. Il lui fallu marcher un certain temps avant de trouver des chevaux, près du lac, qui avaient fui devant les cris d’agonie. Il aborda le plus robuste, l’enfourcha et prit la direction opposée à la capitale. À une demie lieue d’ici se dressait sa modeste maison qui, il l’espérait, était vide. Elle avait été sur le chemin de l’armée adverse et Dune l’imaginait brûlée. Mais il n’en était rien. Quand il l’eut en vue, il constata que la vieille bâtisse n’avait subi que de légers dégâts, bien qu’elle fût désormais inhabitable.

    .....Il fit arrêter son cheval à quelques foulées de l’entrée. Son cœur se serra : pourvu qu’elle soit vide. Ses mains se crispèrent sur les rênes mais il trouva la force de mettre pieds à terre. Il rajusta sa ceinture et s’avança. L’angoisse montait : pourvu qu’elle soit vide. Il poussa la porte bancale qui se dégonda et s’écrasa par terre dans un bruit sourd. Il fit quelques pas à l’intérieur, balayant du regard ce qui fut, il n’y avait pas si longtemps, son chez lui. À sa droite, le feu de cheminée finissait de consumer le bois. Devant le foyer, la table et les chaises avaient été renversées. Il s’avança et les redressa, mais ce qu’il vit le glaça d’effroi. Le corps de son épouse reposait là, une blessure béante au ventre.
    ..... La femme avait gardé les yeux ouverts et sur chaque trait de son visage, figé pour l’éternité, se lisait la terreur de ses derniers instants. Le chevalier se laissa tomber près du corps de son aimée, son armure sur la pierre du sol sonnant comme le glas des damnés. Les larmes ruisselèrent comme eut ruisselé le sang de sa moitié.
    ..... Sa moitié ? Mais où était son fils ? Pris d’une frénésie soudaine, l’homme se leva et retourna toute la maison à la recherche du corps de son enfant. Il le savait, s’il voyait le petit homme sans vie, il perdrait la sienne. Le chevalier souleva chaque meuble tombé, enleva le moindre débris, fouilla tous les décombres à s’en faire saigner les mains quand on l’appela au dehors. La voix profonde et totalement inhumaine qui venait de prononcer son nom appartenait peut-être au salut. Dune se releva prestement et courut jusqu’à l’extérieur. Son fils lui sauta dans les bras. Il le serra de toutes ses forces contre son cœur meurtri.
    ..... Après avoir pleinement pris conscience de la réalité de son enfant, le chevalier leva les yeux vers son vieil ami. Un voile de tristesse profonde demeurait sur les yeux de l’Arail aux écailles couleur argent.
    ..... — J’ai failli, dit le dragon. Il était trop tard, je n’ai pu la sauver.
    ..... Mais le chevalier sourit à l’animal et le remercia d’avoir écarté du danger son unique garçon. Ce dernier, malgré ses six ans, avait pris conscience que ce qui avait été autrefois sa maison était devenu le tombeau de sa mère. Il se mit à pleurer. Dune attrapa son menton et releva sa tête. L’enfant plongea dans les yeux de son père le plus brillant des regards. 
    ..... — Sèche tes larmes, petit homme, le monde ne les mérite pas… 

     

     


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